Les persécutions

Qu'est ce que les Égyptiens pouvaient bien penser de leur roi et de sa religion ?
Il est bien clair que seul le roi et une poignée de gens très proches comprenaient ce qui se passait ! Le reste du pays reste très largement fidèle à la religion traditionnelle, Aton était un dieu de plus dans un panthéon déjà bien enrichi par les divinités asiatiques découvertes lors de l'expansion de l'empire.

Contrairement à ce qui a longtemps été dit, le roi ne vivait pas cloîtré à Akhetaton, même si c'était son lieu de prédilection ; la cour se déplacait, en particulier à Memphis, qui reste la capitale administrative du pays. De nombreux fonctionnaires de la période amarnienne ont d'ailleurs fait édifier leurs tombes à Saqqara sud, comme le général Horemheb avant son accession au trône ; un fonctionnaire comme Ipy avait une tombe à Memphis et une autre en Amarna. Les temples à Aton n'existaient que dans certaines grandes villes ; en dehors de celles-ci, l'influence de l'atonisme a du être très faible, voire nulle.

Même parmi les courtisans, les opinions sont certainement très dubitatives derrière une approbation de façade soit forcée, soit par carriérisme. L'opposition ne pouvait être que souterraine.
Un signe qui ne trompe pas c'est le très petit nombre de tombes creusées dans la falaise qui entoure la ville et dont une seule semble avoir été vraiment utilisée pour un enterrement, et ce malgré une exhortation spécifique du roi indiquant qu'il était impensable pour les courtisans de se faire enterrer ailleurs qu'à Amarna, ce qui n'allait donc pas de soi.
Et puis on a retrouvé jusque sur le site même d'Amarna et dans le village des ouvriers notamment des représentations des dieux traditionnels et même des statuettes de l'exécré dieu Amon ! Cette persistance, et même probable reviviscence des cultes traditionnels vers la fin du règne semble avoir irrité profondément le roi. Comme probablement l'opposition des principales institutions religieuses du pays qui, étranglées économiquement, ont du passer à un moment donné de la critique larvée à la critique ouverte.

L'attitude du roi se radicalise alors en même temps qu'il change les noms didactiques de son dieu Aton vers l'an IX, année à partir de laquelle toutes les représentations divines anthropomorphes disparaissent. De même disparaissent les représentations thériomorphes où le roi est représenté, entre autre, en sphinx ()
Va alors commencer une campagne de destruction et de persécutions d'autres divinités absolument incroyable dans cette Égypte polythéiste qui respectait toutes les formes divines, même étrangères.
Le roi et ses zélateurs vont s'en prendre surtout à Amon et à sa parèdre Mout, et à tout ce qui se rapproche de lui, brisant les statues, martelant les noms du dieu partout, jusqu'au sommet des obélisques ou dans les cartouches portant son propre nom de couronnement (), effacement du nom d'Amon dans le cartouche Amenhotep). On notera avec intérêt que parfois le pluriel au mot "dieux" est effacé.
Par contre on n'a pas l'impression qu'il y ait eu des persécutions de personnes pour leurs croyances (sauf pour certains hauts dignitaires des clergés, mais il s'agit là de politique et non de religion).

La première ébauche de monothéisme s'accompagne ainsi des premières persécutions systématiques de l'histoire de l'Égypte. Il y en aura d'autres, mais il faudra attendre encore 14 siècles pour les voir, ce seront celles du christianisme.
Ceci dit, ces destructions n'ont pas touché tous les dieux ni les différentes partie du pays de la même façon. Les destructions se sont concentrées clairement dans la région thébaine et sur tout ce qui rappelait de près ou de loin l'exécré Amon.
Que ce soit par volonté, par incapacité ou par négligence, de nombreux cultes ne sont pas inquiétés. Tout se passe comme si on avait divisé les dieux en deux groupes : ceux qui, de près ou de loin, gênaient théologiquement ou politiquement et qu'on s'est efforcé de faire disparaître et ceux qui, comme Osiris, n'étaient pas une gêne et qu'on a ignorés.
Ainsi à Hermopolis, quasiment en face d'Amarna, le culte de Thot s'est poursuivi sans problème apparent. Par contre Amon et tous les dieux créateurs sont poursuivis : il n'y a pas de "première fois" dans l'atonisme.

Mais contrairement à une légende, les temples ne sont pas complètement fermés, on en est sûr, même Karnak. Par contre ils ont gravement périclité, ce que soulignera plus tard l'édit de restauration de Toutankhamon. Le roi aurait d'ailleurs pu les faire démolir, mais cela n'a pas été le cas sans qu'on puisse vraiment dire pourquoi. Une des hypothèses serait le manque de main-d'œuvre ; en effet, la construction de la ville d'Akhetaton, ainsi que celle des temples à Aton dans le reste du pays, a probablement entraîné une pénurie d'ouvriers.

Cette campagne iconoclaste et sacrilège a certainement beaucoup choqué les Égyptiens, d'autant qu'elle était perpétrée au nom d'un dieu qui n'avait pas su acquérir leur confiance.
Et comment aurait-il pu en être autrement ? Akhenaton a institué une religion mécaniste, abstraite, et pour tout dire inhumaine. On peut même se demander si on doit parler de religion devant cette force froide, dotée d'un mouvement inéluctable et sans conscience.
Aton n'est absolument pas un dieu personnel à qui l'on peut s'adresser ou que l'on peut prier. Il est aveugle à la destinée des hommes, sourd à leurs prières et totalement muet : on ne peut en attendre ni consolation ni espoir.
On ne pouvait lui prêter aucun des traits humains que l'homme assigne toujours à ses dieux. Et donc pour les Égyptiens, comme le dit Pierre Grandet, c'était "à peine un dieu"! Il n'est finalement que le corégent d'Akhénaton.

La piété personnelle ne peut se tourner que vers le couple royal, nous l'avons vu. Le lien affectif qui pouvait auparavant lier un individu avec une divinité représentait jusqu'alors pour lui une petite liberté de penser. Maintenant ce lien est détourné au seul profit du couple royal dont l'emprise est ainsi totale.

L'AU-DELÀ AMARNIEN ET OSIRIS

L'Au-delà

Akhénaton introduit un dans la conception de l'au-delà qui devient un néant.
Si des références à Amon existent encore au début du règne d'Akhénaton, par contre Osiris, souverain des morts et du Royaume d'En-Bas disparaît immédiatement comme nous l'avons dit plus haut. Les défunts cessent de devenir des Osiris. Il n'y a pas de place pour le grand Dieu dans le système amarnien.

Ceci rend encore plus mystérieuse la découverte de (serviteurs funéraires) osiriformes dans la tombe d'Akhénaton ; mais plutôt que de les mettre en rapport avec une conception osirienne de l'au-delà, il faut peut-être revenir aux origines de ces figurines et y voir des corps de substitution momiformes plutôt que des travailleurs en charge des corvées.

Nous avons déjà évoqué le problème de la signification de la nuit, qui ne peut plus correspondre à rien et est assimilé à la mort ; les hommes "dorment comme s'ils étaient morts" On ne sait pas ce que devenait le soleil atonien la nuit. Apparemment on se contentait de constater qu'il n'était plus là…
Il ne saurait être question dans ce contexte d'imaginer le réveil des morts par le soleil qui pénétrerait dans le monde d'En Bas, qui disparaît. D'où aussi l'abandon de l'orientation vers l'ouest de l'entrée des sépultures qui regardent maintenant vers l'est.

Mais on peut se poser la question : pourquoi, dans ces conditions, faut-t-il encore une sépulture à un défunt ? Les tombes semblent conçues comme de simples coquilles vides, qui ne participent plus magiquement à la survie de leur propriétaire. Cependant leur existence est capitale, ainsi que leur architecture, puisqu'elles sont le véritable "royaume" des défunts qui ne bénéficient plus de celui d'Osiris.

Le devenir post-mortem

On ne sait presque rien ; rien n'a apparemment été proposé de manière formelle par le roi.

On suppose que les hommes devaient errer de jour et de façon plus ou moins fantomatique sur terre près du grand temple d'Amarna (ou à défaut du temple d'Aton le plus proche), leur Ba venant profiter des offrandes offertes à Aton chaque matin.

Les inscriptions relevées ces dernières années dans le complexe excentré de Kom el-Nana prouvent qu'il existait un temple de type Sunshade of Re (lit. "Parasol ou auvent de Rê") au nom de Nefertiti (voir ). Et ce temple jouait un rôle important dans le devenir post-mortem des notables enterrés à Akhétaton. Les défunts viennent, sous une forme fantomatique, chercher dans le temple solaire de Néfertiti les offrandes dont ils ont besoin pour subsister dans l'au-delà.

Il était donc capital de devenir un "Ba vivant". Et ainsi, comme on nous le dit la tombe de Toutou, le principal moment est, comme pour les vivants, l'éveil le matin, parallèle à l'apparition des rayons d'Aton. Plus besoin du "Champ des offrandes" et du "Champ des roseaux", pas plus que des livres funéraires traditionnels...

L'au-delà est donc imaginé comme terrestre, sur le site d'Akhétaton essentiellement (c'est ainsi que se proclame "Justifié dans Akhétaton") ; il est entièrement dépendant du roi qui est ainsi le dispensateur de vie sur terre, que l'individu soit vivant ou mort. C'est lui qui décidait si un individu était "maa-kherou" (justifié) ou non.
Le roi ÉTAIT la maât, ceux qui avaient agi conformément à ses prescriptions - et eux seuls - étaient justifiés.

Autre fait surprenant : Akhénaton n'a pas fait construire à Amarna de Temple de Millions d'Années (improprement appelé "temple funéraire"), comme ceux qu'on trouve à Thèbes. Il n'est pas exclu que le lien entre Akhenaton et son dieu ait été considéré comme si étroit qu'il entraînait de facto une fusion du culte d'Aton et de sa personne, rendant ainsi inutile l'existence d'un temple funéraire séparé.

La confrontation au réel

Les problèmes que posent cette destinée post mortem apparaissent de façon criante à partir de l'an 14 quand des deuils frappent la famille royale, avec notamment le décès d'une des filles d'Akhenaton, Maketaton. On perçoit alors un grand désarroi chez le roi, matérialisé dans sa tombe par la scène célèbre où l'on voit le couple royal en train de déplorer la mort en couches de leur fille (). Certains ont vu dans le bébé le futur Toutankhamon.
De plus, le roi, peut-être malade, a conscience d'un problème pour sa succession : la Grande Épouse Royale Néfertiti lui a bien donné six fille, mais aucun héritier mâle. Son premier successeur sera d'ailleurs une de ses filles, avant Toutankhamon, dont on ne connait toujours pas avec certitude la mère, malgré les études ADN qui ont été réalisées.
Quoi qu'il en soit, Akhenaton savait donc que son successeur aurait des problèmes de légitimité, et qu'il aurait besoin de s'appuyer sur les clergés traditionnels.

Tout ceci fait que la réflexion royale semble alors commencer à s'infléchir, au point que l'on se demande même si à la fin de son règne le roi croyait encore vraiment à son système. Il est impossible de répondre. On ne peut que constater que dans deux tombes amarniennes tardives - qui pourraient dater d'après la mort du roi - le nom d'Amon réapparaît à côté de celui d'Aton.
Certains, comme Alain Zivie, se demandent si Akhénaton n'a pas été écarté du pouvoir réel à cette période.

En tout cas, il s'est fait creuser une tombe, sur un modèle nouveau par rapport à celles de la vallée des rois. Des sarcophages externes et internes ont également été réalisés. Le sarcophage externe en pierre a été partiellement reconstitué (voir ). Le sarcophage interne du roi a été restauré en Bavière et vient d'être rendu à l'Égypte. Voyez et .

Tous ces préparatifs sont ceux habituels pour un roi d'Égypte. Il est probable qu'Akhénaton leur ait donné une signification particulière, mais nous ignorons laquelle.
De même la momification des corps est maintenue, et en particulier on est sûr qu'Akhénaton lui même a été momifié, probablement enterré initialement dans sa tombe d'Amarna, puis ultérieurement rapatrié à Thèbes. Nombreux sont les égyptologues qui voient dans la mystérieuse momie de la tombe KV 55 de la Vallée des Rois celle du roi, mais le débat reste ouvert.

LA MORT DU ROI

1)- L'an XVII

Et puis un jour de la 17e année de son règne, le roi meurt ! Il doit avoir 27 ou 28 ans.

Et de nombreuses questions se posent : Que s'est-il passé après la mort d'Akhenaton ? Où fut-il enterré ? Qui lui a succédé ? Nous savons que le règne de Toutânkhamon a marqué la fin de la révolution d'Akhénaton et le rétablissement des anciennes coutumes, et que l'enfant-roi lui-même était le dernier de la lignée familiale. Mais il semble évident qu'il y a eu au moins un autre pharaon entre Akhénaton et Toutânkhamon. Qui était-il ? Serait-ce Néfertiti ? Et qui était Smenkhkare ?

Le désarroi des prêtres est immédiatement perceptible. N'étant plus dirigés par le souverain et ne sachant que faire, ils agissent comme ils l'avaient fait pour les enterrements des souverains précédents ! Akhenaton est momifié, et son enterrement a lieu dans la tombe qu'il s'était fait aménager. Plus tard, sa momie sera rapatriée à Thèbes, sans qu'on sache formellement où.

Il est communément admis aujourd’hui que c’est bien une femme qui est montée sur le trône d’Égypte au décès d’Akhénaton. La thèse dominante désormais (Krauss, Gabolde, Laboury) postule que ce serait la fille d’Akhénaton, Méritaton, qui lui aurait succédé sur le trône.
Nul ne sait précisément quel a été le sort de la reine Néfertiti, autreoption pour la couronne. Une inscription dans une carrière de calcaire à Der Abou Hinnis, datée de l'an 16, prouve qu'Akhénaton et Néfertiti étaient encore le couple royal à la fin du règne. C'est la plus haute date connue mentionnant la reine Néfertiti et la dernière inscription datée qui peut certainement être attribuée à Akhénaton lui-même

2)- Devenir de l'Atonisme

On va rapidement mesurer tout le fossé qui s'était creusé entre le roi et ses sujets à la vitesse à laquelle la religion d'Aton en tant que telle va être abandonnée, du moins dans sa forme exclusive niant les autres dieux.
La ville se vide apparemment assez vite de ses habitants. Outre des raisons idéologiques, on peut se demander si cet abandon n'était pas lié à la peste. En effet la paléoanthomologiste Eva Panagiotakopulu a trouvé en abondance dans les maisons des ouvriers des insectes divers, parmi lesquels des puces porteuses du bacille de la peste (voir ).

Par contre, la vraie destruction systématique des monuments amarniens remonte à Sethi I et Ramses II, qui avaient sans doute des problèmes de légitimité et qui voulaient aussi utiliser certaines des thèses amarniennes sans qu'on puisse douter de leur orthodoxie amonienne.
Toute , toutes ses représentations et son nom furent systématiquement détruits, son sarcophage fracassé

Et ceci se fait avec l'adhésion générale de tout un peuple : aucune voix ne semble s'être élevée pour défendre la religion hérétique.
Sous Toutankhamon, la stèle dite "du Renouveau" proclamera que la réforme est terminée, que les cultes trop longtemps négligés des dieux et déesses traditionnels sont rétablis. Un peu comme si le pays était guéri après une maladie…

Cette damnatio memoriae s'étendra ensuite à ses successeurs immédiats - dont Toutankhamon et, lorsque le général Horemheb sera devenu pharaon, on lui attribuera 59 ans de règne, comme s'il avait été le successeur d'Aménophis III, gommant ainsi littéralement de l'histoire égyptienne toute la période amarnienne.
Trois quarts de siècles après sa mort, sous Ramsès II, on ne désignera Akhenaton que sous les termes d'"ennemi", de "rebelle".

3) - Évolution des idées

Cependant les idées d'Akhénaton ont marqué les mentalités de la période ramesside et au delà.
Ainsi, on assiste à de nouveaux développements théologiques sur la question de "l'Un", notamment en relation avec "la première fois", le début du monde.
On tend à concevoir l'Un comme une manifestation d'avant la création, qui se divise en "millions" dès la création, et dont les parties valent pour le tout et sont donc susceptibles de recevoir un culte. C'est la différence fondamentale d'avec la religion inventée par Akhénaton, comme d'ailleurs des monothéismes ultérieurs.
L'importance du "Ba vivant" initiée par l'atonisme va se développer, et on peut considérer que les représentations d'oiseaux-ba près de la déesse du sycomore dans de nombreuses tombes post-amarniennes en dérivent.
On voit également apparaître, en réaction à l'atonisme, une forme de piété personnelle qui interprète la vie, y compris la destinée, comme émanant d'une volonté divine, qui agit comme juge et comme sauveur. Autre séquelle notable de l'époque amarnienne, un certain doute se fait jour quant à la destinée dans l'au-delà ; dans le même temps, les "chants du harpiste" s'interrogent sur ce qu'il advient vraiment après la mort car "Nul n'en est revenu" et conseillent de faire "un jour heureux".
Finalement, selon Assmann, l'effet de la tentative amarnienne aurait été de clarifier les anciennes croyances en les confrontant à leur antithèse, et cela est particulièrement vrai pour la conception qu'on aura du royaume d'en-bas et de son souverain Osiris qui va progressivement se fondre complètement en Rê.

Épilogue

1)-Akhenaton a t'il fondé une religion nouvelle et le monothéisme ?

Un intéressant article sur les monothéismes de l'URCI (qui n'est plus en ligne) introduit bien le sujet : "Aborder le thème du monothéisme en Égypte ancienne est un exercice aussi passionnant que périlleux. Si les spécialistes sont d'accord sur de nombreux points, leurs conclusions divergent sensiblement, et nous n'avons pas la prétention de donner ici une réponse définitive, mais seulement de proposer quelques éléments de réflexion. Appartenant nous-mêmes à un monde judéo-chrétien, de nombreux préjugés peuvent nous empêcher d'analyser sereinement d'autres formes de pensée religieuse. D'un autre côté, il serait également vain de vouloir à tout prix faire de l'Égypte ce que nous voudrions qu'elle soit. Mieux vaut la prendre telle qu'elle est : elle a bien plus à nous apprendre ainsi"

La plupart des égyptologues, comme Erik Hornung ou Jan Assmann, pensent que le système mis au point par Akhénaton est suffisamment complet et original pour qu'on puisse parler de nouvelle religion, qui nous serait alors -pour la première fois dans l'histoire du monde- accessible dans sa genèse.
D'autres estiment que sa réforme ne doit pas être regardée comme une religion, mais simplement comme une philosophie de la nature.

En définitive, "l'expérience amarnienne" représente surtout l'expérience personnelle du roi.
Akhenaton avait "trouvé" Aton par une recherche philosophique ou une intuition profonde (il dit bien que le dieu est dans son cœur) et pensait que la lumière, comme principe unique, pouvait expliquer tout le cosmos. Remarquons, sans en tirer de conclusion, que les théories cosmologiques actuelles supposent bien que notre univers est né dans un jaillissement de lumière-énergie.

Ainsi se mêlait indissociablement l'immanent et le transcendant: "bien que tu sois loin, tes rayons sont sur terre" disent les Hymnes. Mais, avec la lumière, il se liait à l'univers visible, ce qui l'obligeait à nier tout ce qui ne lui appartenait pas : la nuit, la vie dans le monde d'En-Bas, et les divinités du panthéon traditionnel et surtout bien sûr Amon, "le caché" ou encore Osiris. Akhenaton avait fait d'Aton un concentré, une synthèse de tous les dieux à connotation solaire d'Égypte. Mais le débat n'est pas clos pour savoir si nous avons affaire à un vrai monothéisme, cohérent.

Nous avons vu que le nom même du dieu fait référence, au début au moins, à trois entités divines Ra, Horus et Shou. De même Aton formait une triade avec le couple royal, calquée sur celle réunissant Atoum (le Dieu créateur unique), Shou (dont le roi peut porter les plumes, voir , ) et Tefnout.
L'existence d'une triade semble à priori surprenante, mais nous avons appris depuis le christianisme que la notion de trinité ne semble pas incompatible avec celle de dieu "unique"... Il faut d'ailleurs faire attention au mot "unique" en Égypte ancienne. Il est très souvent employé par les fidèles pour donner la préférence au dieu qu'ils se sont choisi. Et cela ne gène personne de faire figurer sur une stèle le nom de "Aton l'unique", et de citer tout de suite après Osiris et Khnoum…
Il faut bien distinguer le culte officiel et les cultes populaires. Ces derniers étaient encore largement pratiqués par les Égyptiens qui adoraient surtout de petites divinités protectrices "personnelles", comme Bès ou Taouret (Thoueris), ...parallèlement à l'atonisme officiel. La place de ces divinités dans la religion officielle est plus difficile à appréhender. On sait que leur culte n'a pas été nié, ni leur statues détruites - l'Atonisme n'est donc pas un monothéisme - ; leur adoration n'a pas été interdite - l'Atonisme n'est donc pas une monolatrie-
Il semble qu'il faille considérer l'Atonisme comme une forme d'hénothéisme dans lequel les anciens dieux étaient tolérés (à condition qu'ils n'aient pas de rapport avec la vie politique, comme Amon en avait un) mais ont été rabaissés dans une réinterprétation atoniste: ils sont maintenant liés aux aspects éternels du roi et de la reine, et font de ce fait partie intégrante du culte rendu à la famille royale : Atoum/Ptah-Amenhotep III ; Hathor-Tiy ; Akhénaton-Shou ; Tefnout/Hathor-Nefertiti. On en a un exemple avec cet du Metropolitan Museum qui montre Akhenaton et Nefertiti comme Shou et Tefnout.

En tout état de cause, Akhénaton n'a pas créé cette religion de novo. Il a poussé à l'extrême les conclusions de la "Nouvelle théologie solaire", ce courant de pensée dont nous avons parlé qui tendait à rassembler le multiple dans l'un. Selon Hoffmeier, Akhénaton voulait retourner à un "âge d'or" du culte solaire remontant à l'Ancien Empire (environ 2700 - 2160 avant J.C.), lorsque Ra règnait en maître sur le panthéon égyptien.
Il semble bien que son intuition personnelle était vraiment celle d'un seul dieu, ainsi lorsqu'on lit gravé sur les tombes : "il n'y a que lui", et il se considère très clairement comme son seul interlocuteur : "aucun autre ne te connaît", ce qui rappelle étrangement certains passages de la Bible. On peut également suivre le cheminement intellectuel du roi qui dit à ses débuts "il n'y pas d'autre Dieu COMME toi" puis on passe à Amarna à "il n'y a pas d'autre Dieu QUE toi".
Cependant ceci ne permet pas de parler de monothéisme, car ce terme ne recouvre pas seulement un dieu unique, mais aussi un dieu communicant, ce qui n'est pas le cas comme nous l'avons vu. Et surtout il suppose une révélation, qui n'existe pas du tout ici : le dieu d'Akhénaton est immanent et non transcendant.

2) - Akhénaton est il un "révolutionnaire"?

Si l'on admet qu'une révolution dans un domaine (politique, mode, technique...) représente une rupture brutale et drastique avec le passé, on peut admettre ce qualificatif pour la politique religieuse du roi, car quoiqu'il n'ait pas tout changé comme on le prétend trop souvent, il a tout de même provoqué un séisme dans l'histoire égyptienne : il y a un avant et un après Akhénaton. On a toutefois ici le prototype d'un mot moderne, qui a des connotations bien éloignées de celle de l'époque amarnienne, et qu'il convient d'utiliser avec une grande prudence.

Quand on lit les Hymnes, on ne peut qu'être frappé par l'apparente discordance entre leur hauteur de vue et ce que nous avons dit sur la personne et l'action du roi, dont on pourrait dire qu'il s'agit d'un personnage passionnant mais infréquentable.
De plus, les bouleversements qui ont eu lieu se sont accompagnés de l'apparition d'une cour comportant des gens nouveaux, dont probablement un nombre non négligeable d'opportunistes, d'où le sévère jugement de Morenz : "Terreur en haut, carriérisme en bas"

Et là se situe un problème récurrent dans l'histoire de l'humanité et dont Akhenaton semble être le précurseur : au nom d'idées séduisantes - du moins pour ceux qui sont adeptes d'une des religions du Livre - Akhenaton va bâtir un système d'une inexorable rigueur et utiliser toute la puissance temporelle et religieuse dont dispose un pharaon d'Égypte pour essayer de l'imposer envers et contre tout, par la force, sans qu'il y ait adhésion véritable ni des élites ni du peuple d'Égypte.
Cette religion, centrée sur le roi qui est le "seul à connaître l'Aton", était donc condamnée à disparaître avec son fondateur. Et elle est effectivement tombée dans l'oubli pendant 2300 ans, jusqu'à la fin du 19e siècle.
Mais Aton lui même ne disparaît pas… et des traces inconscientes des idées d'Akhenaton vont s'incorporer dans la religion égyptienne, et perdurer jusqu'à sa fin. Nous en avons déjà donné plusieurs exemples.
On peut donc considérer d'une certaine manière la période amarnienne comme un terreau pour la vie spirituelle et artistique future de l'Égypte.

3)- Akhénaton et Moïse

On a fait un rapprochement entre les textes des Hymnes et le psaume 104 de l'ancien testament, écrit plusieurs siècles plus tard dont les accents sont certes voisins.
Inévitablement, certains en ont déduit l'existence d'un culte secret, d'une communauté d'initié qui aurait perpétué les idées d'Akhenaton jusqu'à Moïse. Quand encore on ne lit pas qu'Akhenaton et Moïse étaient tout simplement la même personne !
Sigmund Freud de son côté considérait Moïse comme un Égyptien qui aurait transmis le savoir d'Akhénaton aux tribus d'Israël.
Il est plus prudent et probablement plus vrai de considérer que les rapprochements -incontestables- qui peuvent être établis sont dus à une évolution parallèle des réflexions dans ce monde proche-oriental devenu cosmopolite où les brassages de population et d'idées sont incessants.

Remarquons au passage l'ironie de l'Histoire: la religion fondée par Akhénaton, personnage dont l'historicité est certaine a disparu, tandis que la religion des Hébreux qui se fonde sur un personnage mythique, Moïse, dont jamais personne n'a prouvé l'existence, a perdurée avec le succès que l'on sait.

Le mono-atonisme d'Akhenaton est la première manifestation dans l'histoire de la distinction "vrai dieu - faux dieu", qui sera reprise dans le mono-Javhisme de Moïse. C'est par cette recherche opiniâtre du "principe unique" au 14e siècle avant J.-C. qu'Akhénaton peut apparaître comme un homme moderne. Malheureusement, c'est aussi la base des fondamentalismes, de l'intolérance et des persécutions.

La civilisation égyptienne ancienne va encore durer 18 siècles après Akhenaton.
C'est un vrai monothéisme, celui du Christ, qui finira par l'abattre. Et par une intuition extraordinaire, plusieurs siècles avant cette fin, des théologiens avaient pressenti que l'abandon du culte des dieux signifierait la fin de l'Égypte : "les dieux, quittant la terre regagneront le ciel ; ils abandonneront l'Égypte. Cette contrée qui fut jadis le domicile des saintes liturgies, maintenant veuve de ses dieux, ne jouira plus de leur présence… Égypte, Égypte ! il ne restera de tes cultes que des fables et tes enfants, plus tard, n'y croiront même pas. Rien ne survivra que des mots gravés sur les pierres qui racontent tes pieux exploits"